
Le bois lamellé-croisé, plus connu sous son acronyme anglais CLT (Cross Laminated Timber), s’est imposé ces dernières années comme l’un des matériaux phares de la construction bois. Résistant, préfabriqué sur mesure, rapide à mettre en œuvre : le CLT coche toutes les cases d’une filière en quête de solutions bas carbone. Un détail cependant reste souvent passé sous silence : ce matériau est presque toujours fabriqué à partir de bois résineux, et une bonne partie de celui utilisé en France est importée d’Europe du Nord ou d’Europe centrale. Un paradoxe pour un secteur qui se veut vertueux.
C’est ce paradoxe que Batichêne vient bousculer.
Une première mondiale née en Bourgogne
Batichêne est le premier panneau CLT intégralement fabriqué à partir de chêne. Porté par Bois Croisés de Bourgogne (BCB), une structure réunissant six entreprises de la filière bois bourguignonne, le projet est le fruit de plus de dix ans de recherche et d’expérimentation, récompensé par un prix Carnot 2024 de la recherche partenariale.
Le panneau est produit dans une usine flambant neuve de 1 600 m² à Charolles, en Saône-et-Loire, inaugurée fin novembre 2024. Un investissement de 3,5 millions d’euros, en partie soutenu par France 2030, qui a déjà permis de générer un premier chiffre d’affaires d’un million d’euros. À terme, sur cinq ans, BCB prévoit de recruter six à huit salariés supplémentaires, sans compter les emplois indirects créés dans les scieries d’approvisionnement.
Pourquoi le chêne, et pourquoi maintenant ?
Le choix du chêne n’est pas anodin. La Bourgogne dispose d’une ressource forestière abondante en chêne de qualité dite « secondaire » : un bois qui ne trouve pas toujours preneur sur les marchés traditionnels de la menuiserie ou de l’ameublement, faute de calibre ou d’aspect suffisamment nobles. Batichêne lui offre un débouché à forte valeur ajoutée, en le transformant en élément structurel pour le bâtiment.
Concrètement, le marché du CLT est en pleine expansion : la production mondiale approche les 10 millions de mètres carrés, dont 700 000 m² rien qu’en France, avec une croissance de 10 % enregistrée en 2024. Jusqu’à présent, ce marché était quasi exclusivement occupé par les résineux. En misant sur une essence locale et abondante, Bois Croisés de Bourgogne ne se contente pas de proposer une alternative technique : l’entreprise ouvre une filière entièrement nouvelle, structurée autour de six scieries et transformateurs régionaux (Groupe Ducerf, Bongard-Bazot & fils, Scierie Gaitey, Scierie Petirenaud, Scierie Sirop Bois et Covre Charpente).
Un circuit court, du massif au bâtiment
L’un des grands atouts de Batichêne réside dans la brièveté de son circuit d’approvisionnement. Le chêne est coupé, scié et transformé en Bourgogne, avant d’être assemblé en panneaux CLT dans la même région. Ce raccourcissement de la chaîne logistique limite le transport, réduit l’empreinte carbone du produit fini et renforce l’ancrage économique local — un argument qui pèse de plus en plus dans les choix des maîtres d’ouvrage et des architectes engagés dans une démarche RSE.
Techniquement, le panneau est décliné en deux épaisseurs : 3 plis (62 mm) et 5 plis (104,5 mm), disponible en formats préfabriqués sur mesure jusqu’à 6,30 x 3,30 m. Il peut être utilisé en structure porteuse, en contreventement ou en cloisonnement, aussi bien en résidentiel qu’en établissement recevant du public (ERP) ou en tertiaire.
Une filière à suivre de près
En s’imposant comme le premier CLT 100 % chêne, Batichêne ne se contente pas de proposer un produit : il redessine les contours d’une filière bois régionale, capable de rivaliser avec les standards résineux importés tout en valorisant une ressource locale jusqu’ici sous-exploitée. Un exemple concret de la manière dont l’innovation matériaux peut se conjuguer avec la relocalisation industrielle — un sujet qui devrait faire parler de lui dans les prochaines années, à mesure que la filière chêne bourguignonne montera en puissance.
Construction bas carbone : ce que le chêne peut apprendre au bâtiment
Le secteur du bâtiment est responsable d’une part significative des émissions de gaz à effet de serre en France, et la recherche de matériaux structurels moins carbonés est devenue un enjeu central pour les architectes, les bureaux d’études et les maîtres d’ouvrage. Dans ce contexte, l’arrivée de Batichêne, premier panneau CLT (bois lamellé-croisé) intégralement fabriqué à partir de chêne, mérite qu’on s’y attarde : au-delà de la performance structurelle, c’est son bilan carbone qui interpelle.
Un stockage carbone supérieur de 60 % à un CLT résineux
Le chêne se distingue des résineux traditionnellement utilisés dans le CLT par deux caractéristiques physiques : un cycle de vie plus long et une densité nettement supérieure. Ces propriétés lui permettent d’absorber et de stocker jusqu’à 1 200 kg de CO2 par mètre cube, soit 60 % de plus qu’un CLT résineux classique.
Concrètement, cela signifie qu’un bâtiment construit avec des panneaux Batichêne stocke, dans sa structure même, une quantité de carbone significativement plus élevée qu’avec une solution résineuse équivalente. Le bois ne se contente pas d’être un matériau « neutre » en carbone : il agit comme un véritable puits, retenant le CO2 capté par l’arbre durant sa croissance pendant toute la durée de vie du bâtiment.
Un impact réduit par la proximité de la ressource
Ce bilan environnemental favorable est renforcé par un approvisionnement en circuit court : le chêne utilisé provient exclusivement des forêts bourguignonnes, et l’ensemble de la chaîne de transformation — sciage, séchage, collage en panneaux CLT — se déroule en Bourgogne, à Charolles (Saône-et-Loire). Contrairement à une partie du CLT résineux actuellement consommé en France, qui est souvent importé d’Europe du Nord ou centrale, Batichêne limite drastiquement les kilomètres parcourus par la matière première avant sa mise en œuvre sur chantier.
Le bois est également certifié PEFC, garantissant une gestion durable des forêts dont il est issu.
Des performances techniques qui accompagnent la sobriété énergétique
Au-delà du stockage carbone, Batichêne présente des qualités qui participent directement à la performance énergétique des bâtiments. Sa forte densité et sa faible effusivité en font un isolant thermique et acoustique efficace, contribuant à un intérieur sain et confortable. Le panneau est par ailleurs classé Euroclasse D-s1, d0 et offre une résistance au feu allant de REI 30 (plancher 5 plis) à REI 60 (mur 5 plis), selon la configuration retenue — des performances certifiées par une Enquête de technique nouvelle (ETN).
Autre avantage souvent négligé dans les bilans carbone : la préfabrication sur mesure du panneau permet de travailler en filière sèche, limitant les interventions de second œuvre comme la pose de plaques de plâtre ou la peinture. Moins de matériaux additionnels, moins de déchets de chantier, moins d’étapes intermédiaires : autant de leviers qui allègent l’empreinte environnementale globale d’un projet.
Valoriser une ressource locale plutôt que de la délaisser
Il y a enfin une dimension moins souvent mise en avant dans les discours bas carbone : celle de la valorisation des ressources sous-exploitées. Le chêne utilisé dans Batichêne est en grande partie du bois de qualité dite « secondaire », qui peinait jusqu’ici à trouver des débouchés à forte valeur ajoutée. En lui donnant une seconde vie structurelle, Batichêne évite une forme de gaspillage de la ressource forestière locale — un principe d’économie circulaire qui vient compléter l’argument carbone pur.
Un exemple à suivre pour la filière bois française
Alors que la RE2020 pousse les acteurs du bâtiment à repenser leurs choix de matériaux, Batichêne illustre une piste concrète : miser sur des essences locales à forte densité, raccourcir les circuits d’approvisionnement, et privilégier des procédés de construction sèche. Une équation qui, sur le papier, coche toutes les cases d’une construction réellement bas carbone.
